la peste à Lescoff

Durant le Moyen-Age, l’Europe a été plusieurs fois visitée par la peste. La plus célèbre et la plus désastreuse de ses invasions est celle du XIVè siècle, connue sous le nom de peste noire. La Bretagne n’en fut pas exempte. Elle y fit d’affreux ravages. C’est à cette invasion que se rattachent les pestes d’Elliant et de Plouescat qui sont demeurées légendaires.

A une époque plus rapprochée, la peste devint endémique. L’Europe se trouvait dans les mêmes conditions que l’Orient aujourd’hui. La France, l’Angleterre, la Hollande, l’Allemagne étaient envahies par le fléau, Paris et Londres, comme Constantinople et Le Caire, le voyaient naître sur place et devenaient des foyers de contamination : telle, actuellement, Bombay. Le mal se propageait surtout par les relations commerciales maritimes. Les marchandises, sortant des ports contaminés, semaient la contagion sur la plupart des points où elles étaient débarquées. Mais ces épidémies ne s’étendaient pas dans l’intérieur des terres, soit à cause des mesures prophylactiques employées, soit que le mal, ainsi transmis, pour ainsi dire de seconde main, eût perdu de sa virulence. Souvent aussi, les navires couvaient le mal dans leurs flancs. Ils se montraient une fois au large. Leurs équipages, jusqu’au dernier homme, ne tardaient pas à périr. Alors, drossés par les courants, poussés par les vents, ces navires allaient s’échouer au loin. Les riverains montaient à bord et, avec les dépouilles qu’ils retiraient du milieu des cadavres en putréfaction, ils apportaient chez eux le mal qui ne tardait à les prendre.

C’est ainsi que la peste dû se transmettre à la pointe du Raz. Les traditions et un chant populaire en ont gardé un souvenir très fidèle, malgré le caractère mystérieux donné à son invasion.

Un jour un navire fut aperçu dans le raz de Sein, au gré des courants, sans direction, amuré comme venant du Nord. Une fumée blanche sortait de son pont et s’élevait dans l’air. Par le travers de Porzen, le long de terre, le vent souffla du sud et fit pencher cette fumée vers la côte. Elle roula en tourbillonnant dans la gorge de Porzen et le vallon de Bestrée et s’étendit, comme un voile, au-dessus de Lescoff et des villages environnants.

C’était bien un voile de mort, apportant dans ses plis un mal inconnu, qui prit bientôt un caractère surnaturel, menaçant tout le monde, n’épargnant aucun de ceux qu’il avait atteint. On l’appela an drouc, le mal. Aujourd’hui on le désigne encore sous le nom de Klenved-Lescon, la maladie de Lescoff.

On crut le fléau envoyé par Dieu pour punir la population. Aussitôt que la nouvelle de l’épidémie se fut répandue, tous les villages voisins, affolés, s’armèrent. Des gardes furent placés en avant du bourg, pour interdire toute communication avec les endroits contaminés. Comme on essayait de nuit de transporter au cimetière de Plogoff les personnes qui mouraient de la maladie, ordre était donné de tirer sur tous ceux qui voudraient passer.

La pointe du Raz, d’un côté entourée par la mer, de l‘autre isolée par des cordons de troupe, fut privée de toute relation avec le reste de la contrée. Que de scènes de désolations se sont passées sur cette pointe aride de deux kilomètres de long, parmi cette population ignorante et superstitieuse, livrée à ses propres moyens, sans secours du dehors, en proie à ce mal inconnu, pour lequel il n’y avait aucun remède, et considéré comme une vengeance divine.

En quelques jours, la mortalité fut extrême. On enterra d’abord dans l’église et le cimetière de saint Collodan. Mais bientôt « cette église fut remplie jusqu’au seuil, et le cimetière jusqu’au haut de ses murs ». Des travaux récents ont fait découvrir, sous le dallage de cette chapelle, de nombreux ossements. L’église de Saint-Michel, plus tard remplacée par un ancien poste de gardes-côtes, « menaçait aussi d’être comble ». Mais les morts étaient si nombreux et la terreur si grande, que bientôt on ne trouva personne pour ensevelir les cadavres.

Quelques personnes voulurent fuir la contagion. Deux jeunes gens entre autres, avant de quitter Lescoff, allèrent se mettre sous la protection de saint Collodan. Ils étaient en prière dans sa chapelle, appelée Ilis dianaou, l’Eglise d’en bas, quand ils entendirent une voix, venant du ciel, les menacer :

« Fi a ielo lec’h ma karfed,
Me a mo ar re’ meus choased! »
« Vous irez où vous voudrez
J’aurai ceux que j’ai choisis ».

On comprit qu’il n’y avait plus qu’à se courber sous la mains de Dieu.

Le fléau sévissait sous deux formes principales : les uns étaient frappés du mal, les autres seulement marqués. Ceux qui étaient frappés tombaient sur la bouche et mouraient en quelques heures, le long des routes, dans les champs, au milieu de leurs travaux. Le laboureur tombait dans le sillon qu’il venait d’ouvrir et, dans l’horreur de son agonie, ramenait de ses doigts crispés des poignées de terre sur son corps. Les femmes qui se trouvaient aux champs, gardant les bestiaux, s’adossaient aux clôtures ou se cachaient dans les blés. Là, relevant sur leurs faces leurs tabliers, elles attendaient la mort qui ne tardaient pas à les venir prendre. Ceux qui étaient seulement marqués devenaient noirs ; le mal leur donnaient un peu de répit, mais c’était pour prolonger leur agonie. Ils se retiraient au coin de leurs foyers. La fièvre les prenait, des bubons survenaient. Leurs proches se groupaient autour d’eux, résolus aussi à mourir, car ils savaient que le mal, une fois entré dans une maison, n’en sortirait « qu’après en avoir fait le tour et compté ses habitants, en quelque lieu qu’ils allassent se cacher ».Là, tant qu’une personne restait vivante, elle entretenait le feu du foyer. La fumée sortant de la cheminée, était pour les voisins l’indice que le mal n’avait pas encore achevé son œuvre. Lorsque la fumée cessait de s’élever, c’était le signe que tous les habitants étaient morts. Aussitôt on accourait pour murer les portes et les fenêtres.

Dans une maison du village de Kervaroc, on trouva un petit enfant, seul survivant de sa famille. Son père, sa mère, ses neuf frères, étaient morts. On le retira du milieu des cadavres et on lui donna un petit gâteau. L’enfant s’en alla, le long de la route, vers le bourg, roulant devant lui son gâteau et chantant :

« Ruill, ruill, ma goastellic,
Ken a mo Kaved ma nao breuric! »
« Roule, roule, mon petit gâteau,
Jusqu’à ce que j’aie retrouvé mes neuf frères! »

Il n’alla pas plus loin. Le mal le frappa avant d’arriver au bourg, et il mourut sur place. On fit exception pour lui : ce fut le seul atteint du mal qu’on enterra dans le cimetière, « encore ne fut-ce qu’après de longs pourparlers ».

Lorsque le mal laissait aux moribonds quelques instants de lucidité, ils priaient les saints d’intercéder pour eux. Les femmes faisaient aux églises don de leurs objets les plus chers :

« Ma zavacher lien guen,
Laked-ha var oter sant Colloden ;
Ac va bros lien-moan,
A vo gred da sant Bastian ».
« Mon tablier de toile blanche
Sera mis sur l’autel de saint Collodan ;
Et ma jupe de toile fine
Sera donnée à saint Sébastien ».

Dans une restauration de la chapelle de Saint-Collodan, on a trouvé des morceaux d’étoffes anciennes, sans forme, couleur, ni provenance connues ; il était d’usage de les déposer sur l’autel, le jour du pardon. Ces étoffes ont aujourd’hui disparu.

Elle fut admirable de résignation, cette population ainsi éprouvée. Au début un peu d’affolement, puis de la stupeur devant les atteintes soudaines du mal ; ce fut son seul acte de faiblesse. Mais bientôt elle se reprit : « Le fléau était envoyé par Dieu, Dieu seul le ferait cesser quand il lui plairait. Elle se résigna à sa volonté, manifestant ses souffrances, ses angoisses, par ces seuls mots : O goë! Ô Dieu ! » Aucune scène de révolte ou de désespoir! Aucun exemple d’égoisme! Il n’y a aucun remède pour le mal, mais les soins de la famille n’ont pas fait défaut, des actes de dévouement se sont même produits. La seule crainte des mourants, c’était de n’être point enterrés en terre bénite. D’après la croyance, encore aujourd’hui très répandue dans le Cap, l’âme du mort qui n’a point reçu l’eau et la terre consacrées par l’Eglise est dévoyée, dianked. Elle ne suivra pas sa destinée qui est de recevoir, selon ses œuvres, sa récompense ou son châtiment. Elle vaguera, sous différentes formes, avec pouvoir d’apparaître, jusqu’au moment où son corps aura reçu la terre du cimetière et l’eau du bénitier auxquelles a droit tout chrétien sortant de ce monde.

Une femme et sa fille, atteintes du mal, s’étaient retirées dans un champs d’avoine à Mesmeur. Quand on les retrouva, la fille était morte ; on l’enterra sur place. La mère exprimait sa crainte d’être aussi enfouie là où elle allait mourir :

« Na m’laked ked e touez ar c’herc’h :
Avoalc’h zo ed p’eo ed ma merc’h »
‘Ne m’enterrez pas parmi l’avoine :
C’est bien assez d’y avoir mis ma fille! »

Alors un serviteur montra son dévouement :

« Nan! Tinti Lissen, na iaoc’h ked ;
Fi ial, da Blogon, d’ar vered ;
Ac po, bep sul, dour beniget! »
« Non! Tante Adélice, vous n’irez pas (au milieu de l’avoine)
Vous irez à Plogoff, au cimetière,
Où vous aurez, chaque dimanche, l’eau bénite! »

Sa maîtresse morte, le serviteur la prit sur son dos pour la transporter de nuit au cimetière du bourg, mais son dévouement fut inutile : il fut tuer par les gardes avant d’y arriver.

Déjà sept villages avaient péri : Kergarn, Kerveur, Kereign, Kervaroc, Kôtiès, Kervassé et Foss-ar-Grill. On y trouve encore quelques pans de murs, avec des poteries du Moyen-Age. Les fornigels, sortes de fours construits dans le pignon des maisons, en arrière des foyers, sont encore remplis de cendres, indices des feux entretenus par les derniers survivants.

Lescoff avait aussi perdu soixante personnes, plus des trois-quarts de ses habitants. On n’osait plus demeurer dans les maisons. Une partie des survivants s’était retiré en dehors du village de Poul-denved, où ils avaient bâti des huttes. Une autre partie vivait autour de feux, en plein air, à à Parc-ar-C’houlmed.

Enfin Dieu eut pitié de cette population. Unjour on entendit une voix du ciel s’écrier :

« An dud o vervel a druillou,
Ac an halédan e bord an henchou! »
« Les gens meurent pas groupes,
Et le plantain à larges feuilles au bord des chemins! »

On chercha la plante, on en fit des remèdes, et bientôt la maladie cessa. La pointe du Raz était devenue presque un désert. C’était rare d’y rencontrer un homme. On grimpait sur les talus pour mieux les ontempler. Telle est la tradition que nous avons reproduite, en lui conservant les sentiments manifestés par les conteurs.

A quelle époque faire remonter cette épidémie ? Quelle est son étiologie?

Les personnes les plus âgées de Lescoff rapportent qu’elle eut lieu 7 ou 8 lignées, ou générations, avant elles, par conséquent aux premières années du XVIIè siècle. Un vieux titre de 1634 parle de terres de Kermeur, l’un des villages détruits appartenant au seigneur du Minvin, mais ne mentionne pas les habitants de ce village. Les registres de la paroisse de Plogoff sont de 1600 et n’en laissent aucune trace. Il faut donc remonter au-delà. Or, en 1580, d’après de Thou, la peste gagna le nord de l’Europe. En 1596, d’après Mercatus, elle était en Flandre, d’où elle fut transportée à Santander. De 1596 à 1602, elle pénétra dans quatorze grandes villes d’Espagne et jusqu’à Lisbonne. A cette époque, les relations de l’Espagne avec le Nord étaient continuelles. Il est donc possible que la maladie ait été introduite à la pointe du Raz par un de leurs navires désamparé, et pillé par les riverains.

Le mal avait deux caractères principaux : des pétéchies et des bubons survenant principalement au cou. Il avait cela de commun avec les pestilences, maladies sans définition comme sans remède, naissant en Orient et se répandant par toute l’Europe.

Voici le gwerz composé à propos de cette épidémie :

LE MAL DE LESCOFF

Un navire venant du Nord,
………………………………….
Le mal gagna la première maison,
A la fosse-du-Grillon, chez Fily ;
De là il gagna ru-Vic, (du latin vicus)
La rue des Jarelots, la rue de la Gorge : (vallon)
La Grand’rue et la rue qui bifurque ;
Puis le milieu du village
D’où il se répandit partout
.
………………………………….
La ville de Lescoff dégarnie ;
………………………………….
Dégarnie la maison de Cren
Et celle de Guichaoua, de Cléden,
Par crainte du mal
On fit des huttes à la Mare-aux-Moutons.
L’église est pleine jusqu’au seuil
Et le cimetière jusqu’aux murs.
L’église, située sur la pente, était remplie,
Du grand autel, jusqu’au seuil :
L’autre le sera aussi
S’il ne plaît à Dieu (de faire cesser le mal.)
………………………………….
Cruel eut été le cœur qui n’eût pleuré,
Au pied de la croix de Lescoff, il n’y avait personne
Pour entendre le chagrin et les cris
Quand on sortait la fille de Louise Ambrek de sa maison:
Il n’y avait pas d’autre enfant qu’elle,
Marie Maréchal et sa mère
S’étaient retirées à Mesmeur, parmi la lande ;
Adélice Rozen et sa fille
Ont été trouvées parmi l’avoine :
« Ne m’enterrez pas parmi l’avoine,
C’est bien assez de ma fille!
« Non! Tante Adélice, vous ne le serez pas,
Vous irez à Plogoff, au cimetière,
Vous irez à Plogoff, c’est certain,
Où vous aurez de l’eau bénite chaque dimanche
.
………………………………….
Mon tablier de toile… (ce mot m’est inconnu)
Mettez-le sur l’autel de saint Collodan
Et ma jupe de … (mot inconnu).
Sera donnée à saint Sébastien
.
………………………………….
Roule, roule mon petit gâteau,
Jusqu’à ce que j’ai retrouvé mes neuf frères.
Soixante ont péri à Lescoff,
Un seul est allé au cimetière de Plogoff,
Un enfant mineur de Normant,
Du consentement de beaucoup de personnes.
Les gens mouraient par bandes
Et le plantain à larges feuilles au bord des routes!
Un petit oiseau dit par son chant :
Dans le Courtil de l’aire se trouve le plantain :
Le plantain qui pousse au bord des routes
Vous donnerait les remèdes ».


GWERZ DROUK LESCON

Eur batimant a zivar an Nord,
………………………………….
Kenta ma teuas an drouk a eneb an ty
E oa e foss-ar-gril, e ty Fily ;
Ac’hanon a lias da Ru-vic,
Da Ru-biriou, da Ru-gorzic ;
Oud ar ru-vras da Ru-forc’hic
Ac’hanon eo éd da Greï-Ker,
Ac a redas partout e ker
………………………………….
Ar ger a Lescon dianezet :
………………………………….
Dianezet ty ar C’hren
Ac ty Guichaoua oud a Gleden.
Gad an aon arog ar c’hlenved,
A oa gred lochou e Poul denved.
Karged an ilis beteg an treujaou
Ac ar vered beteg ar muriaou ;
Karged a oa ilis an Dianaou,
Oud an oter-vras, beteg en treujaou,
Ac eben a vezo ive,
Ma na blij gad an otrou Doue
.
………………………………….
Kris ar galon neb a voelje,
E tal croas Lescon, neb a vije,
O cleved ar glac’har ac ar gri
O tenna merc’h Lich Ambreck oud hi zy,
Ne oa ken kraouadur nemed-hi.
Mary Marechal, ac hi mam
A oa ed, da Vesmeur, e toue al lann.
Lissen ar Rozen ac hi merc’h…
A oa kaved e toue ar c’herc’h…
Na m’laked-ked e toue ar c’herc’h
Avoalc’h so ed, p’eo ed da merc’h.
Nan, Tinti Lissen, na iaoc’h ked,
Fi ial da Blogon, d’ar vered ;
Fi ial da Blogon, a dra sur,
Ac a po dour beniged, bep sul
.
………………………………….
Ma zavancher lien chass-kân (sic)
Laked-ha var oter sant Collodan ;
Ac va bros calamân (sic)
Avo gred da sant Bastian
.
………………………………….
Ruill! Ruill! Ma goastellic,
Ken a mo caved ma nao breurik!
Tri-ugent a zo maro e Lescon,
Neus ed, nemed unan, da vered Plogôn :
Ur minorik d’an Normant
Ac e oa kals tud o kousant.
An dud o verve! A druillou,
Ac an haledan e bord an henchou!
Eul labousic a lavaras, dre he gàn :
E Parc al-leur e ma an haledan !
An haledan e bord an henchou
A refe d’oc’h ar remejou.

(source: H. Le Carguet, Bull. Archéologique de 1899 et « Le passeur de mémoire en Cap-Sizun)

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LE REPEUPLEMENT DE LA POINTE DU RAZ APRES LA PESTE DE LESCOFF

Dans notre étude sur la peste de Lescoff, épidémie toute locale qui a sévi dans les dernières années du XVIème siècle, là seulement où elle a pris contact, sans s’être communiquée à l’extérieur, nous avons laissé cette partie de la région presque sans habitants, dianezet, suivant l’expression du chant populaire qui en a transmis le souvenir.

En consultant les registres paroissiaux de Plogoff, nous avons pu déterminer comment la Pointe du Raz s’est repeuplée. Le fléau, par sa contagion et sa violence, avait été, au dire de tous, une punition du ciel. Cette croyance se trouva confirmer l’année suivante par le retour du mal : « A l’époque de l’année où l’on sarclait les panais, c’est-à-dire en juin ou juillet, des nuées de mouches, sortant du Trez, des sables de la Baie des Trépassées, s’abattaient sur les travailleurs et déterminaient, par leur contact ou leurs piqûres, des maux semblables à ceux de la peste précédente, hossou du a gor. Personne ne pouvait rester aux champs. La récolte approchait ; si on ne pouvait la faire, c’était la famine qui viendrait s’ajouter à la calaminté. »

Les esprits, terrifiés par le nouveau fléau, lui attribuèrent aussi une cause surnaturelle : « La colère de Dieu n’était pas satisfaite ; ces essaims de mouches étaient des légions de démons envoyés pour compléter sa vengeance. »

Ici, du moins, la cause du mal était connue et le remède, tout indiqué, à la portée de tout le monde. « On dit des prières et l’on fit des processions pour conjurer les mouches et, aussitôt, le fléau disparut. »

Telle est la tradition. Déjà, depuis la peste, toute relation avait cessé entre la Pointe du Raz et le reste de la contrée. Le retour de la maladie, que des êtres mystérieux propageaient par la voie de l’air et contre lesquels on ne pouvait se garantir, acheva de la mettre en discrédit.

En ce temps là, l’Ile-de-Sein était occupée par une population issue de naufragés et d’aventuriers réfugiés sur cette terre, hors de tout contact avec la civilisation de l ‘époque. Ces premiers occupants avaient fait souche ; mais leurs descendants ne formaient qu’une seule parenté : les mêmes noms de famille qui se répètent en sont la preuve. Leurs mœurs à moitié sauvages, leur manière de vivre, leur barbarie envers les marins qui naviguaient dans les eaux de l’île, leur avaient fait donner un blason, que l’on retrouve dans leurs imprécations actuelles, « Ha! Diaol-te! » On les avait appelés les démons, les diables de la mer.

C’est parmi eux cependant que les survivants de la peste de Lescoff trouvèrent l’accueil qui leur était refusé sur la Grande-Terre. Des alliances s’ensuivirent. Au contact des Capistes si éprouvés et résignés, attribuant une cause supérieure les maux qui les avaient frappés, les mœurs des Iliens s’adoucirent. A partir de 1602, ils commencèrent même à transporter leurs enfants à Plogoff, pour recevoir le baptême. Si bien qu’en 1613, lorsque le vénérable Michel Le Nobletz se rendit à l’Ile-de-Sein, il trouva ses habitants préparés à bien accueillir sa parole.

Le mouvement de population qui s’est fait entre la Pointe du Raz et l’Ile-de-Sein, dans la première partie du XVIIème siècle, est relativement important. Dans une première période, de 1602 à 1616, qui est celle de la reconstitution de la population de la Pointe du Raz, décimée par la peste de Lescoff, nous avons relevé 24 unions entre Capistes de Plogoff et Iliennes. 32 enfants, nés de ces unions, ont été baptisés à Plogoff. Les parrains et les marraines étaient choisis aussi bien à l’Ile-de-Sein qu’à la Grande-Terre. Les relations ainsi établies, un double échange de population se fit par delà le Raz de Sein. Ainsi, pendant cette même période de 1602 à 1616, on constate que 20 Iliens ont pris femme à la Pointe du Raz. Le nombre d’enfants provenant de ces unions et baptisés à Plogoff est de 34.

De 1617 à 1623, les registres mentionnent seulement 2 baptêmes d’enfants de Capistes et d’Iliennes, et 4 d’enfants d’Iliens et de femmes de Plogoff.

A partir de 1624 jusqu ‘en 1635, on constate encore 20 baptêmes d’enfants dont le père est de la Pointe du Raz et la mère de l’Ile-de-Sein ; 24 dont le père seul est Ilien.

Les familles mentionnées pendant ces années sont pour celles dont le père est originaire de la Pointe du Raz, au nombre de 39, savoir : Bourdon, 1 ; Cam,1 ; Choariel, 1 ; Chouart, 1 ; Couillandre, 1 ; Droin, 1 ; Fichoux,1 ; Gall, 2 ; Gallo, 1 ; Gouzarc’h, 2 ; Guillou, 2 ; Hervichon, 1 ; Kloc’h, 1 ; Kermarec, 1 ; Ladan, 1 ; Maréchal, 3 ; Marzin, 1 ; Misard, 1 ; Normand, 2 ; Perhérin, 1 ; Philip,2 ; Priol, 1 ; Coquet, 3 ; Rosen, 1 ; Sider, 4 ; Sinquin, 1 ; Tanguy, 1.

Celles dont le chef est Ilien comprennent : 18 familles Meliner ou Monier ; 9 Guilcher ; 3 Timeur ; 2 Spinec ; 1 Petton ; 1 Venou , Gouesnou, Ven ou Guen ; 1 Portzmoder ; 1 Sinquin ; 1 Chouart ; 2 Droin ; soit aussi 39 familles.

Ainsi, dans le repeuplement de la Pointe du Raz, 78 personnes de l’Ile-de-Sein ont contracté des unions avec des gens de la Grande-Terre, et y ont, par suite de leurs mariages acquis droit de propriété.

Ce droit, pour les familles qui résidaient à l’Ile-de-Sein, ne pouvait s’exercer utilement. Les terres, le plus souvent, étaient laissées en friches, décloses et banales sous le parcours de tous, mais surtout des moutons, qui seuls pouvaient trouver leur pâture sur ces terres arides. Les Iliens, propriétaires, se contentaient, une fois l’an, de venir y couper des mottes. C’est cet usage qui a donné lieu à la croyance que les habitants de l’Ile-de-Sein avaient un droit de suzeraineté sur la Pointe du Raz.

Aujourd’hui, quelques parcelles seulement, de l’extrême pointe, entre le sémaphore et la mer, au lieu dit Ar-Staon, ou Etrave de la terre, sont possédées indivisément par des Iliens. Mais les droits de ceux-ci, déterminés d’après le Code Civil, consistent en fractions infinitésimales : quelques millièmes parties de landes et de rocailles valant, au plus, 5 fr. l’are.

Au point de vue ethnologique, la peste de Lescoff a déterminé un mélange des deux populations du Cap et de l’Ile-de-Sein, puis des relations sur lesquelles il importe d’insister. Jusqu’alors les Iliens ne sortaient pas de leur île ou des eaux qui l’entourent. Ils se mariaient entre eux. Leurs seules relations avec les étrangers se passaient sur mer; fréquemment ce n’étaient que des actes de violences.

La Grande-Terre, aux aspects changeants que, de leur île, ils apercevaient le matin sortir de la brume, comme si elle émergeait des flots, et le soir, après que le soleil s’était plongé dans la mer, disparaître sous l’ombre qui montait pour l’englober, était pour eux la terre mystérieuse sur laquelle il ne leur était pas plus possible de vivre qu’au « poisson hors de l‘eau ».

Leurs nouveaux liens de parenté leur rendirent hospitalière cette terre mystérieuse. Ils s’habituèrent à franchir le Raz de Sein pour y aborder, et la barbarie, conséquence de leur isolement et des nécessités de leur existence, commença à s’atténuer.

                                                                              (source: H. Le Carguet, « Le passeur de mémoire en Cap-Sizun)